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Précisions sur le slam

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Slam : une parole qui cherche

© Ivan Bielinski, juin 2010

En réponse à une sorte de déchaînement d’interrogations et d’incompréhensions de la part des slameurs facebookiens, je publie un résumé qui, bien que bref, aura le mérite d’éclairer ma position sur le mouvement[1].

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Le poetry slam, tel qu’il est pratiqué un peu partout dans le monde est une joute à l’amiable entre poètes – c-a-d, professionnels, artistes et autres orfèvres du langage – dont l’issue est déterminée par le public. Le slam de poésie (traduction libre) est donc le cadre dans lequel des poètes déclament des textes, soumis aux règles du slam (3 minutes, sans accessoire).

Aujourd’hui, toutefois, nous devons faire avec l’exception slam à la française, phénomène socioculturel français périphérique aux manifestations de slam (la ligue en France existe, elle, depuis plus longtemps et il est manifeste que le second découle du premier). Le flou vient de là –  sans compter que la popularité de Grand Corps Malade a multiplié la confusion quant à la définition du slam puisque cet univers, selon les termes qui lui sont propres, est peuplé de slameurs qui disent des slam (entendez : poèmes très typés). Leurs mots d’ordre ? Liberté et partage (dixit GCM). C’est une sorte de tribune à la bonne franquette, conviviale, très ouverte et à l’intérieur de laquelle on retrouve des éléments des slams de poésie : primauté de l’oral, brièveté du poème, aca pella. En France, la rivalité entre les slams de poésie et les slams à la française est très grande et a même connu des prises de bec assez mémorables. Les adeptes de GCM font circuler l’idée que les slams de poésie, c’est du vieux slam, du slam à l’ancienne. 

Au Québec, j’ai dû composer avec ce néo-mouvement.  Je n’ai pas opté pour la confrontation. J’ai plutôt tenté de concilier la tendance : en échange de la reconnaissance de ce slam nouveau genre (et assez loin, faut le dire, de l’objectif des slams de poésie), j’ai fédéré les slameurs (les habitués, ceux qui construisent leur art pendant les slams de poésie) autour des slams de poésie. S’il existe plusieurs rejetons, plusieurs versions et que l’avenir est ouvert, se ressourcer en permanence, serrer les rangs autour des slams de poésie, comme le cœur du mouvement, m’apparaît fondamental. Car le but est d’emmener la poésie là où elle n’entre pas en demandant aux gens ce qu’ils en pensent. Ce faisant, on démocratise la poésie. On ne la démocratise pas en créant des vedettes d’un nouveau genre (élitisme même populaire) ou en permettant à n’importe qui d’exprimer n’importe quoi (ça va vite se transformer en ce que certaines scènes de poésie sont devenues, c-a-d : un show pour les poètes et leurs amis, loin des enjeux sociaux). La révolution du slam est de sacrifier les poètes, de les obliger à tenir compte du public pour que la poésie (et pas nécessairement le poème) avance dans les débats sociaux.

C’est normal qu’on ne sache pas trop ce qu’est le slam, un slameur. Qu’on entende même dire qu’on faisait du slam dans les années soixante ou en 150 avant Jésus-Christ. Le slam, ce n’est pas que de DIRE un poème, il faut aussi que la langue claque (to slam, slam the door). Chez les slameurs de tout acabit, fortement influencé par le slam à la française, le poème a largement pris le bord pour devenir un monologue rimé (dixit Cholette) qui sert de tremplin à son expressivité. En poésie, on ne s’exprime pas (ce n’est pas une ligne ouverte), les mots ouvrent sur une autre réalité : le langage la crée et il devient LA réalité.

En 2006-2007, alors que GCM n’était pas trop connu, les gens appréciaient et s’étonnaient des prouesses verbales des slameurs. Aujourd’hui, de plus en plus influencé par le slam à la française, il veut lui aussi des textes à la GCM, sympathiques, mi-confession, mi-opinion. Car le slam à la française cherche plus à toucher (en terme de flatterie) le public (comme les artisans de la scène) qu’à expérimenter des poèmes oraux qui feront se déchaîner le public. On reconnaît vite un poète qui slame d’un slameur à la française : l’un fait un poème, l’autre raconte.

Comme je le disais, je ne m’oppose pas à ce mouvement, mais j’aimerais qu’il n’entretienne pas non plus des chimères : ainsi, parler des slams de poésie comme d’une compétition, d’un tournoi, c’est excessivement réducteur. C’est un exercice olympique, oui, mais ce n’est pas une compétition puisque le but n’est pas de gagner mais de propager la poésie. La structure quasi-sportive est un jeu, comme l’impro, comme le monopoly, il ne met pas la carrière des uns ou des autres en jeu et ne dit rien de la capacité d’un slameur à faire un bon show d’une heure et demi si tel était son but. Gagner un slam, oui ça veut dire quelque chose, mais le jugement vient d’un public qui n’est pas qualifié lui-même en tant que juge. C’est donc un jugement très variable et peu crédible à long terme.  

 


[1] Rappelons aux néophytes que j’ai fondé en 2006 Slamontréal, première scène de poetry slam francophone depuis la découverte de l’Amérique par Jacques Cartier. J’ai ensuite fondé la LIQS qui regroupe les slamestres adeptes de cette pratique. Je ne suis donc pas neutre.